De Beg-Meil à Perros-Guirrec, et retour

280 milles du sud au nord de la Bretagne et vice versa, en passant par le Raz de Sein : voilà un périple peu commun pour un Requin. C’est pourtant le trajet effectué par Zurito, un Pénié de 1951. Récit de cette croisière d’été effectuée en 1955, publié à l’origine dans le bulletin du Yacht-Club de France.
Les qualités du  » Requin  » comme bateau de croisière ne sont plus à démontrer. L’un de nos collègues requinistes ne fit-il pas, il y a trois ans, l’aller et retour Locquirec-Helsinki ? Le Zurito, Requin 148, n’a jamais ambitionné de réaliser de telles performances. Mais sa dernière croisière constitue un nouvel exemple de l’agrément que de jeunes yachtsmen, dont le confort n’est pas le souci majeur, peuvent tirer d’un Requin.

Les dizaines de milles parcourus quelquefois à des allures supérieures à 6 nœuds de moyenne, les parages traversés, témoignent des qualités nautiques de ce bateau. En affrontant des mers hérissées de rochers, redoutées pour leurs courants, le Requin 148 ne cherchait pas à plaider, à démontrer qu’il pouvait rivaliser avec n’importe quelle classe III du R.O.R.C. Un sentiment plus discret animait son équipage : ce quelque chose de si simple, mais qui parle à nos cœurs de marins : l’amour de la mer.

Le Zurito, dont le mouillage se trouve en baie de la Forêt, ne s’était risqué jusqu’à présent que sur les eaux de la Bretagne Sud. Belle-Ile et son port stylisé semblant conçu exprès pour l’agrément des yachts ; Noirmoutier et la plage des Souzeaux, ses bois de pins et de mimosas, l’île d’Yeu, ses maisons toutes blanches à un étage et son château fort en ruine baigné par l’Océan ; La Baule, sa plage aussi impropre au yachting qu’à la natation, mais si séduisante par son golf miniature, ses tennis, ses pin-up.

Il s’agissait donc, en quête de navigations plus sérieuses, de remonter les côtes de Bretagne vers le Nord, de franchir les eaux de la pointe du Raz de Sein, au lieu d’en escalader en promeneur les rochers. Et Zurito, par un beau matin de juillet, 29° jour du mois, d’appareiller vers le noroît.

Une brise irrégulière coupée de calmes plats valut tour à tour à son skipper de se baigner au large de Loctudy, de noyer la motogodille devant Guilvmec, et au Zurito d’arriver, par faible brise debout, le soir à Audierne, où la complaisance d’un chalutier lui permit d’aller à la remorque mouiller tout au fond du port, devant l’Hôtel de Ville, avec juste assez d’eau pour ne pas échouer à basse mer.
En raison de la marée, nous ne devions franchir le raz que le lendemain à 8 heures du soir. Il faisait brise du nord, vitesse 15 à 18 nœuds, creux de 1 m à 1 m 50. A 7 heures du soir, lassés d’attendre, nous piquâmes. Le Zurito avec six tours de rouleaux dans la voile de cape, plongeait normalement dans les lames. Aucune note proprement originale. Aucune crête, aucune volute de vague à qui nous puissions rendre le baptême qu’elle nous donnait, en la baptisant à notre tour vague du raz. Zurito avait affronté des mers autrement dures l’année d’avant au large de la Banche et de la Lambarde, ou aux Birvideaux par vents de 25 à 30 nœuds.

Mais le phare de la Vieille dressait au-dessus de l’eau sa carrure de fierté et de mélancolie. Le raz, à défaut d’autres émotions, donne l’impression du grandiose. Nous sûmes, ce soir-là, nous en contenter. Et voyant tour à tour s’allumer les feux de Sein, de Thévenec, de la Vieille, nous commençâmes à tirer des bords dans la nuit. La pointe du jour surprit le Zurito à encalminer sous une tourelle située au sud de la pointe Saint-Mathieu, nommée les Vieux Moines.

Désireux de dormir et désespérant du vent, ses deux matelots (mon ami Bertrand de Langle et moi-même) avaient amené les voiles, et ne craignant point les écueils, avaient amarré le bateau à un orin de casier, puis s’en étaient allés dormir, rythmant leur respiration sur celle de l’eau qui soufflait tout près de là parmi les roches nouant et dénouant sans fin leur crinière de goémon.

Premier réveil désagréable par le propriétaire du casier qui nous pria, non sans rudesse, de lui rendre l’usage de son engin dont la destination première n’était pas de servir de corps mort. Soucieux de ne plus accaparer le bien d’autrui et le courant ne portant pas sur les roches, nous décidâmes de laisser les choses en l’état et nous partîmes vers de nouveaux abîmes de sommeil, les Vieux Moines étant toujours là à quelques brasses pour veiller sur notre repos.

Il fut de courte durée. A peine avions-nous dormi une heure, nouveau bruit de moteur. Nouveaux appels de voix. Trois hommes dans une embarcation, éberlués de voir deux êtres vivants sortir de la cabine, nous crièrent sentencieusement :  » Vous dérivez, vous dérivez !  » Pourtant les Vieux Moines étaient toujours là pour nous prouver le contraire. Nos empêcheurs de  » tourner en rond  » étaient les gardiens du phare de Saint-Mathieu venus exprès pour secourir notre bateau qu’ils avaient cru abandonné. Leur dérangement et leur gentillesse méritaient certes mieux que le verre de vin rouge que nous leur offrîmes et que du reste ils refusèrent.

Comprenant mais un peu tard qu’en mer aussi il ne faut pas de laisser aller, nous rehissâmes. L’effet fut immédiat. Poussés par un courant évalué à 1 nœud 1/2, la côte du Conquet commença à défiler lentement devant nous. Nous étions dans le chenal du Four. Ce coin est particulièrement dangereux par calme plat. Nous y rencontrâmes des rouleaux de 1 m. qui, sans prévenir et sans notre permission, déferlèrent sur le pont.

Mais de vent toujours pas ! Il ne se leva que vers midi, une brise de NE qui nous mena à 12 milles au nord du phare du Four. La côte avait disparu de notre champ visuel. Un beau cargo de 8.000 tonnes apercevant une petite voile au large eut la gentillesse de se dérouter pour nous. Nous tirâmes trois bords pour le passer à moins de cent mètres. Grands saluts à la main. Et cette joie profonde de sentir qu’en mer le mot de  » solidarité  » n’est pas une expression vide de sens.

Au milieu de l’après-midi (4 h 30 – 5 h) nous étions mouillés à l’Aber-wrac’h à côté de deux magnifiques yachts anglais. Par susceptibilité de Frenchmen, nous nous hâtâmes d’arborer notre pavillon national à l’arrière. Ce qui n’empêcha pas le douanier, quand notre youyou toucha terre, de nous demander le plus sérieusement du monde si c’était notre premier port français. Nous ne sûmes que répondre, mais cet hommage involontaire à nos vertus supposées plongea dans le ravissement nos âmes d’explorateurs.

L’Aberwrac’h n’est pas un port  » comme les autres « , avec deux jetées en chicane et un phare à chacune de leur extrémité pour se faire face. C’est un abri naturel en eau profonde au fond d’un vaste estuaire flanqué d’îles basses aux grèves solitaires, dont l’accès est gardé par deux passes semées d’atolls et d’îlots rocheux, et dont l’antre extrémité vers l’intérieur des terres s’incurve et se resserre entre deux rives de landes escarpées.

Aux gastronomes, Zurito conseillera le restaurant de la Baie des Anges, son homard à la crème, ses palourdes farcies, et son caneton (une étoile dans le Michelin). Mais les marins se devant d’être discrets sur leur emploi du temps à terre, nous dirons seulement que nous reprîmes la mer le mardi 2 août à 12 h, cap est-nord-est. Des alternances de faible brise et de calme plat, nous menèrent jusqu’à Perros-Guirec, vers 6 heures du matin. Perros devait être le terme de notre randonnée. Nous avions parcouru 140 milles par calme plat et vent debout. Trois essais de motogodille, trois noyades, donc pratiquement uniquement à la voile, à une moyenne de 3 nœuds environ.

Le retour nous réservait mieux. Le Zurito n’aimant pas les échouages, ne vit d’autre solution que de mouiller devant le casino de Trestraou, tel un contre-torpilleur en rade de Tahiti. Cela lui valut la visite, non pas de Tahitiennes, mais de Parisiennes en canoë, à qui il sut, le plus civilement du monde, faire les honneurs des jus de pamplemousse et des apéritifs qui garnissaient ses cales. En retour, elles ne lui laissèrent pas, malheureusement, les tresses de feuillage et les coquillages aux lueurs d’or dont l’offrande est si rassasiante aux cœurs toujours affamés des navigateurs solitaires…

Jeudi matin 6 h 45, branle-bas. 7 h 35, on dérape. Peu de vent. Avec le courant, nous longeons la côte de Ploumanach, forteresse de rocs rouges, flanquée de tourelles et de donjons, et les Sept-Iles sur tribord diminuent de nombre et de grosseur. Belle brise d’est. Le rivage qui s’éloigne a cessé de défiler. C’est Zurito maintenant qui défile. Grand largue à terre des Triagoz. Grand largue à raser la Méloine. Saint-Pol-de-Léon, ses deux flèches. Le Kreisker, une seule. Roscoff, le phare de l’île de Batz apparaissent.

Entre Batz et la terre, par basse mer, il y a par endroits, moins de 50 cm d’eau. Nous n’avions pas de cartes détaillées. Nous risquons le tout pour le tout. Et voici que, filant nos six nœuds, nous passons les balises qui marquent l’entrée de Roscoff. Les cailloux émergent à fleur d’eau. Je suis debout à l’avant du bateau. Sous nous, à un mètre à peine, de grosses têtes rondes d’algues énormes qui font battre nos cœurs. Je n’ose dire à mon camarade de lofer. Nous connaissons quelques instants d’émotion intense. Et puis, petit à petit, les algues se font plus profondes, nous sommes hors de danger.

Le foc de Gênes est tangonné sur tribord, le cap ramené d’ouest au sud-ouest. Et la côte redéfile. Frange de cailloux à 6 milles au sud, dont nous nous gardons d’approcher. Le grand phare de l’île Vierge nous rappelle l’Aber-wrac’h et son intelligent douanier. A 19 heures, les balises au nord de Portsall. 20 heures plein ouest du Four. Nous courons grand largue et le courant est avec nous. 22 heures, nous sommes à la pointe Saint-Mathieu. Minuit, Camaret. Nous glissons entre les chalutiers au mouillage sur les eaux argentées du port. Nous avions, depuis le matin, parcouru 85 milles à la moyenne de 5 nœuds 1/2. Mais Zurito n’en avait pas encore son saoul. Trois heures de sommeil, et nous repartions.

Les Tas de Pois découpent sous notre vent leur monôme de pyramides. Le lever du soleil nous trouve à l’entrée du Raz, par toute petite brise. La Vieille monte toujours la sentinelle à un demi-mille de la pointe, toujours aussi sinistre et grandiose. Nous sommes contents de la retrouver. Cà et là sur l’eau des taches qui rappellent discrètement la présence de courants, et pour le reste, à l’horizon près, un lac avec ses petites lames courtes. Tel est le Raz de Sein par beau temps. Et les quelque 35 milles qui nous séparent de la baie de la Forêt ne valent pas la peine d’être contés.

Partis le 29 juillet, nous étions rentrés le 6 août : 9 jours d’absence, 280 milles parcourus. Cela représente une moyenne de 30 milles par jour, en fait, cinq étapes : deux de 35 milles, deux de 50 milles et une de 110 milles. Nous étions un peu las, contents, et tout de même déçus. Nous avions effectué facilement des traversées réputées difficiles pour un petit bateau. Nous nous attendions à lutter, et nous n’avions connu que les belles navigations de nuit par clair de lune et brise légère. Nous voulions nous aguerrir, apprendre, nous n’avions rencontré qu’un gardien de phare apeuré pour nous dire que nous dérivions. Nous avions rêvé d’énergie et n’avions trouvé que quiétude. Les chevronnés nous avaient pourtant prévenu qu’avec la mer il faut toujours en passer par ses volontés, v compris la douceur.

F. Polaillon